Grâce à ce bienfaiteur de l’humanité, monsieur Boule Quiès, dans les transports en commun je peux plus ou moins échapper aux baladeurs pas étanches. Ils émettent d’habitude une espèce de grincement abominable qu’on peut entendre à quatre ou cinq rangées de sièges de la source. Généralement, ce sont les cymbales de batteries qui font scriitch, scriiitch, enfin, quelque chose de cet ordre, alors que le métro ou le bus roulent, avec le niveau sonore que ça suppose. Je vous dis pas aux arrêts.
Y a pas que les tympans qui grincent, les dents du fond ont bien du mal aussi.
Récemment, les marchands de merde ont réussi à fourguer aux ados un nouvel appareil pour trou-du-culs.
C’est plus gros qu’un suppositoire, certes, et, c’est bien dommage, c’est pas là qu’on le met. Quoique le niveau artistique de la musique à FUM (Finalités Uniquement Monnayables) ne pourrait qu’être valorisé par l’utilisation cet orifice : on pourrait en vendre aussi en pharmacie.
Y a un créneau, là. Les ingénieux ingénieurs sortis des écoles de commerce devraient y trouver quelque chose à fourguer aux larges masses populaires. Pardon ! consommateurs.
En attendant une miniaturisation bienvenue, pour l’instant, et à ce que j’ai pu distraitement en voir, l’engin a la taille d’un téléphone portable, un peu plus grand, pas un Ipod, non, un ch’ai pas quoi, mais qui s’écoute sans casque. C’est la nouveauté. Étant donné la taille du haut-parleur, si vous n’avez jamais eu à faire à cet instrument vous imaginez bien le son qui peut en sortir.
Avec une pareille formation d’oreille, plus tard notre mélomane aura du mal à distinguer le son d’un stradivarius de celui d’une mobylette.
Le volume sonore de ce qu’il écoute actuellement étant ce qu’il est, ça n’aura plus d’importance, car il sera probablement devenu sourd .
Amis des écoles de commerce, il y a encore des perspectives pour le moteur à explosion, actuellement fort décrié d’un point de vue écologique. Il ne tient qu’à vous de le réhabiliter.
Mais, je m’en voudrais d’accabler les seuls transports en commun.
Sur la voie publique, les frimeurs transforment leur bagnole en juke-box, fenêtres grandes ouvertes, même l’hiver, si, si, de manière à ce que le plus grand nombre de leur semblables, ( dont je suis, bien qu’à contre-cœur ) apprécie l’originalité de leur goût musical.
Là, c’est plus scriitch, scriitch que ça fait. Ça fait plutôt marteau pilon, le jour où dans la forge il y a des commandes en retard dans les blindages de cuirassés.
C’est une constante : les emmerdeurs musicaux préfèrent la batterie ( type 450 de marine), et pas dans le genre jazzy où le batteur met un point d’honneur à varier les figures. Non. là, c’est du binaire bien calé, bien vissé, béton comme ils disent, qu’on peut, sans avoir peur du paradoxe, qualifier de primaire. Même les militaires font nettement plus léger, primesautier, comme je l’ai constaté lors du défilé du 21 juillet. (voir l’article « fêt.nat ».)
Deuxième constante : les emmerdeurs musicaux ne connaissent pas le jazz, ni, naturellement, la musique classique, baroque, contemporaine, ancienne… que sais-je… En tout cas, je n’ai jamais entendu des choses de ce genre dépasser d’un baladeur ou d’une voiture. Ce qui ne veut nullement dire que ça me plairait plus.
Rentré à la maison, c’est pas fini. S’il fait beau, le voisin ouvre sa fenêtre et vous offre une aubade à base de décibels. S’il fait froid, c’est pas un problème, il suffit de monter le volume pour en faire profiter tout le quartier. C’est ça l’altruisme. Quand on a un cœur grand comme ça, il serait stupide de se poser la question de savoir si en cet instant précis les voisins ont envie d’écouter de la musique. Le même que soi. Quant à ceux qui, d’aventure, est-ce croyable des choses pareilles ? n’aimeraient pas la musique, bien fait pour leur gueule. De nos jours, ça devrait être interdit de ne pas aimer la musique.
Autrefois, mais il y a longtemps, hein, c’est donc plutôt ringard, la musique se fondait sur le timbre, la hauteur, la durée, des notes. Le silence, également tenait sa partie. La nuance, du pianissimo au fortissimo, ajoutait son brin de variations à l’ensemble, même dans la musique de danse. Plus l’une ou l’autre fioriture, rien que pour pourrir la vie de l’instrumentiste qui avait, lui, un famille à nourrir et donc mieux à faire qu’à perdre son temps en billevesées pour esthète mal branlé.
On a rationalisé depuis et pris en compte le bien être au travail de l’exécutant. Le décibel est la valeur fondamentale, universelle et suffisante.
Peut-être certains d’entre-vous seront-ils surpris d’apprendre que leurs oreilles n’absorbent pas le son. Eh non ! Il ne fait qu’y passer, puis continue sa route, comme si de rien n’était, le bel indifférent. La musique, il s’en fout, finalement.
Bon. Les fenêtres à double vitrage bien fermées, les tampons d’oreilles bien enfoncés, c’est pas l’étanchéité absolue, mais on peut envisager de lire son journal ou de dormir. Le fâcheux finira bien par s’arrêter. Au plus tard vers trois heures du matin, le week-end, s’il y a fête chez lui.
Dans ces cas, comme je suis plutôt un lève tôt, il m’arrive, sur le coup de sept heures, de passer devant la maison de l’empoisonneur de tympans. Je file un bon coup de sonnette. Puis un autre un peu plus tard, en revenant.
Ca met de l’ambiance.
Vous ayant dévoilé toute l’étendue de ma mesquinerie, vous croyez que j’en ai fini là des récriminations.
Pas du tout !
Les courses dans un grand magasin ? musique ! (JS Bach lorsque vous êtes au rayon charcuterie, ça rend les dates de péremption moins impératives ), une boutique de fringues ? musique ! de godasses ? musique ! chez le coiffeur ? musique ! Ne parlons pas de la moindre festivité populaire : étals de bouffe et musique de merde. Un cycle normal, me direz-vous.
Sans doute devrais-je sortir plus souvent et fréquenter les lieux à la mode, j’aurais moins l’air d’un béotien : je l’ai appris récemment : pour jouer, les musiciens de groupes produisant un niveau sonore élevé, mettent eux aussi des boules Quiès. Afin de protéger ce qu’il leur reste d’audition, je suppose.
Faire de la musique en se bouchant les oreilles ! Ça c’est une idée qu’elle est moderne ! Je ne regrette pas d’avoir atteint l’âge que j’ai ! Être le contemporain d’un concept aussi novateur, franchement, ça valait le coup.
Comme je suis encore plus vieux que vous ne le pensez, je me rappelle encore du temps où pour écouter de la musique, il fallait le vouloir. Mais oui ! Aller sur les lieux où jouaient des musiciens. Même dans les bals de campagne. Je les ai beaucoup fréquenté dans ma folle jeunesse.
Les musiciens ( unpluged ! sauf le chanteur ) n’étaient pas toujours très bons, mais on avait le loisir d’être entendu de sa cavalière, lors d’un tango, langoureux, ça va de soi, ou d’un slow, crapuleux bien sûr, lorsqu’on se risquait enfin à lui proposer, avec les circonlocutions d’usage (le populaire bien éduqué pratiquait la circonlocution comme Monsieur Jourdain faisait de la prose) d’aller regarder les feuilles des arbres à l’envers. La musique n’entravait nullement le choix du vocabulaire, ni les figures de rhétorique audacieuses, pas toujours bien maîtrisées, mais parlantes. Sans compter les mains.
Trêve de nostalgie. La musique est devenue une nuisance. En plus des autres.
Tiens, imaginez ce que sera le monde lorsque les ingénieux ingénieurs des écoles de commerce auront réussi à maîtriser la diffusion d’odeurs comme ils ont maîtrisé la diffusion de musique !
N° 1 au hit parade : The rollings farts : In the nose again.
Fragrance anglaise, naturellement.
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